Une médina pas si ancienne que ça

Entre les 8e et 14e siècles, la cité d'Anfa connaît un passé aussi riche que heurté (1). En 1469, elle est complètement rasée par les Portugais. Après une éclipse de trois siècles, le chef-lieu, rebaptisé Dar El Beida, renaît sous l'impulsion du sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah, dans le cadre de sa politique de fortification des ports de la côte atlantique. Le sultan relève la muraille d'enceinte, fait construire une mosquée, une médersa, un hammam, des fours et des moulins. Il fait venir de Meknès une centaine de soldats Boukharis et installe un contingent de Berbères Hahha venus du Souss.

En 1830, Moulay Abderrahmane ouvre le port au commerce extérieur. L'avènement de la navigation à vapeur favorise les exportations de blé et de laine et les importations de produits manufacturés.

Plan de la ville de Casablanca, Dr. Felix Weigerber, 1900

En 1907, date du débarquement des militaires français, Casablanca est une cité d'une cinquantaine d'hectares, entourée d'une ceinture de remparts et comptant quelque 20 000 habitants. Elle est divisée en trois quartiers : le Tnaker, au nord-ouest, occupé par les ruraux vivant dans les noualas (huttes de roseaux) ; le Mellah, au sud-ouest, aux constructions modestes, réservé à la population israélite, dans le périmètre défini par le sultan Moulay Slimane au début du 19e siècle ; enfin, la partie la plus structurée de la cité, le long du port et sur la rive sud-est de la muraille où s'ouvre la porte Bab Souk vers l'intérieur du pays.

C'est là que se concentrent les bâtiments occupés par les étrangers (consulats, agences bancaires, hôtels et pensions), les maisons édifiées par les négociants marocains ainsi que les équipements publics.

Rapidement, la ville administrée par les militaires français et espagnols se densifie. Les nouvelles mosquées et kissariat, les maisons des riches marocains, les écoles - dont celles des Franciscains espagnols et de l'Alliance israélite universelle - , le cercle et l'église espagnols, le club international d'Anfa, les synagogues, les quinze consulats - dont les plus importants sont ceux d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne et de France - , témoignent du mélange des cultures dans cette médina, à la population métissée et entreprenante.

Cette médina se distingue des cités anciennes, préservées et volontairement séparées des villes nouvelles érigées par les services de l'urbanisme du Protectorat. Avec ses rues, ses places, l'esthétique de ses constructions, elle ressemble aux villes côtières, comme Tanger ou Essaouira, ouvertes au commerce extérieur, où se sont installés les étrangers dès le 19e siècle.

Carte de l'ancienne Médina (crédit cartographique : Casamémoire)

Contrairement aux constructions aveugles des médinas de l'intérieur du pays, ici, la plupart des façades présentent des fenêtres, porte-fenêtres et balcons ouvragés, tandis que les intérieurs conservent souvent des accents plus conformes à la tradition, avec patios, salons marocains et lambris d'azulejos.

On y retrouve les éléments mélangés des styles du début du siècle : le néo-mauresque, le néo-classique, l'Art Nouveau et l'Art Déco qui seront utilisés à plus grande échelle dans la ville nouvelle.

Immeuble dit "Palais Toscan", début du 20e siècle, boulevard de la Corniche (Photo Pascal Garret, 2010-07-10)

La médina se videra peu à peu des grandes familles marocaines et des étrangers qui participent à l'essor de la ville nouvelle. La densité étouffante du Tnaker va provoquer son extension à extérieur, à l'ouest, tandis que les habitants du Mellah, en partie démoli en 1930, vont occuper le quartier Lusitania, proche.

Depuis les années 2000, sur la façade longeant le port, quelques aménagements à vocation touristique ont vu le jour tels les restaurants la Sqala et le Rick's café. La majorité ses habitants, environ 50 000, souffrent de l'insalubrité et du manque d'équipements de cette médina qui constitue toujours le point de chute des migrants ruraux : ils y trouvent leurs premiers emplois à travers des réseaux constitués. Alors qu'une opération d'envergure, la Marina, vient border sa face nord-est, l'ancienne médina, berceau de Casablanca, a reçu en août 2010 la visite historique du roi Mohammed VI qui lance le projet ambitieux de sa réhabilitation.

1 - Lire Histoire de Casablanca des origines jusqu'à 1914, André Adam, Faculté des Lettres d'Aix-en-Provence, Editions Orphys, 1968