Des hommes nouveaux pour une ville nouvelle

À l'aube du 20e siècle, Casablanca est une petite cité d'une cinquantaine d'hectares, entourée d'une ceinture de remparts et comptant quelque 20 000 habitants. Dès avant l'instauration formelle du Protectorat en 1912, la population européenne, une des plus importantes du pays, s'était livrée à une spéculation anarchique sur les terrains extra muros.

L'urgence d'une réglementation s'est vite imposée aux yeux des autorités protectorales. Après les premiers plans de géomètres, dont Tardif qui dessine l'emprise de la ville nouvelle circonscrite par le boulevard Circulaire (actuels boulevards de la Résistance et Zerktouni), Henri Prost est nommé à la tête d'un Service spécial d'architecture et des plans des villes, premier du genre dans l'histoire de l'administration française.

Il présente au général Hubert Lyautey son premier plan pour Casablanca en 1915. S'inspirant des récentes expériences américaine et allemande en la matière (zonage, occupation des sols, gabarits, alignement, remembrement), Prost va, en l'espace des huit ans que durera sa mission au Maroc, inscrire définitivement Casablanca dans l'histoire des villes modernes, mettant en œuvre pour cette future capitale économique, dotée d'un grand port, une réglementation originale et innovante, notamment en matière de négociation entre les autorités municipales et les propriétaires fonciers. On parlera de Casablanca comme d'"une ville pragmatique".

La réglementation établie par Henri Prost restera en vigueur jusqu'à l'arrivée, en 1947, de l'urbaniste Michel Écochard. Ce dernier propose, en 1951, un plan d'extension linéaire, le long de la côte, devant relier les deux pôles portuaires de Casablanca et de Mohammedia, bordé par la création de l'autoroute Casablanca-Rabat.

Il réalise la percée de l'actuelle avenue des FAR. Relançant le projet d'un quartier des affaires proche du port, il fait construire sur la nouvelle avenue, en "dents de peigne", de nouveaux buildings. Jusqu'en 1952, date de sa démission forcée, Michel Écochard mènera la bataille du logement social face aux intérêts du grand capital. Ses plans de zoning resteront néanmoins en vigueur jusqu'à la fin des années 1970.

Les idées d'Écochard exerceront une grande influence sur la nouvelle génération d'architectes qui entrent en scène à l'Indépendance. La réglementation de 1952 sera appliquée jusqu'en 1984, date de la publication du Schéma directeur élaboré par le Cabinet Pinseau.

Les promoteurs de ce qui deviendra, en moins de deux décennies, la plus grande agglomération du Royaume, sont d'ordre public et privé. Le premier marque la ville par une série d'équipements : hôpitaux, espaces verts, écoles, etc. Mais c'est la place Administrative, entourée de ses bâtiments officiels (la Poste, le Tribunal, l'Hôtel de ville, la Banque d'État,...) qui représente la "matrice" structurelle de la nouvelle ville.

Lyautey a veillé personnellement à lui donner ce caractère néo-marocain auquel il tenait tant. Aux volumes cubistes et façades sobres empruntés à l'architecture des villes makhzen, à l'intégration systématique des éléments des arts décoratifs traditionnels, il convenait, selon le premier Résident général au Maroc, d'associer "les grandes ordonnances architecturales de France des 17e et 18e siècles".

Les promoteurs du secteur privé sont, bien évidemment, les grandes entreprises telles les banques, assurances, dépositaires de marques d'automobile, mais également de riches particuliers. Ces derniers sont européens, mais plus souvent israélites d'Afrique du Nord, auxquels il faut ajouter quelques grands notables musulmans, tous attirés par la croissance prodigieuse de la ville. Leurs commandes, tant pour les immeubles de rapport que pour les habitations privées, montrent un goût étonnant pour les architectures modernes et une grande confiance dans l'essor de la mégapole en devenir. Parmi ces promoteurs, on trouve de nombreux architectes et entrepreneurs en bâtiment.

Les architectes viennent, eux aussi, d'Europe (France, Italie) et d'Afrique du Nord (Tunisie, Algérie). Encouragés par l'atmosphère d'innovation qui règne dans la cité, ils vont pouvoir réaliser des édifices d'envergure, sur une bien plus grande échelle et avec bien plus de liberté de style et d'orientation que cela n'aurait été possible dans la "vieille Europe" de l'entre-deux-guerres.

Ils trouveront dans l'architecture marocaine traditionnelle la correspondance avec le mouvement cubiste (toit-terrasses, volumes dépouillés) et, dans les arts décoratifs locaux, les éléments d'une ornementation propre à l'Art Déco (zellige, fer forgé, plâtre sculpté). En étudiant, avec science, l'habitat traditionnel et l'organisation des villes, ils sauront construire les nouveaux quartiers, tels les Habous.

Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, de jeunes architectes expérimenteront de nouveaux modes d'habitat, en mettant en pratique, notamment, les principes nouveaux du Mouvement moderne. La réputation de modernité de Casablanca, se transformera, dès lors, en tradition.

Les architectes de Casablanca trouveront à leur disposition des entrepreneurs, souvent d'origine italienne, d'excellent niveau. Maîtrisant un savoir-faire remarquable en matière de mise en œuvre, ils portent très haut le degré de perfection des finitions (maçonnerie, sols en granito poli, lambris et marches en marbre). Ces entrepreneurs seront secondés par les mâallems et artisans marocains dans la mise en œuvre des matériaux traditionnels : zelliges, bois sculptés, plâtres ciselés, tuiles vertes. Très tôt, ils utilisent les nouvelles techniques de béton armé, à la suite des pionniers en la matière, les frères Perret, lesquels ont marqué leur passage à Casablanca.